No More Blue
 

Traduction par François Giron
 

 

 

Nick Gautreau admirait Blue Lu Barker et son mari Danny.

Danny Barker avait un jour déclaré que son épouse avait la voix la plus sexy au monde. Il lui avait écrit des chansons et l’avait prise comme chanteuse dans son jazz band. Nick n’avait jamais assisté à ses prestations sur scène mais il était passionné par sa musique.

 

Il se rendit donc un soir au Palm Court pour l’écouter.

Il était de notoriété que Blue Lu allait bientôt disparaître en raison de sa maladie. Heureusement pour Nick, il avait pu rencontrer Blue Lu plusieurs fois en 95. Il lui avait dit qu'il était son plus grand admirateur. De sa voix enrouée de fumeuse, elle lui avait confié qu'elle était heureuse d'être mariée à Danny mais qu’elle n'avait jamais vraiment voulu être chanteuse de jazz. Elle demanda aussi à Nick de l’appeler « Miss Lu ».

 

Quelques années après la mort de Miss Lu, Sabine Dupré reprit son répertoire au Club El Matador tous les vendredi soir. Nick était sceptique, bien sûr, mais il était quand même allé l’écouter.

 

C’était une nuit d'été classique de la Nouvelle-Orléans, l'air était épais. En marchant dans la rue Decatur, Nick se sentait néanmoins toujours au frais sous sa chemise de soirée en coton et son costume en lin.

 

L’éclairage et les tentures de velours rouge sombre donnaient une ambiance particulière au club. En se frayant un chemin vers le bar, Nick remarqua un anachronisme. Une jeune garçonne, telle qu’il en existait dans les années 20, était assise au bar. Elle portait une robe blanche et un chapeau cloche. Entourée par la foule en tenue de soirée et éclairée par les spots rouges qui donnaient une couleur rose à sa robe, elle était l’expression même du mystère. Elle avait dû remarquer le costume et le chapeau de Nick, car elle leva son verre de martini dans sa direction et en avala une gorgée.

 

Le martini lui semblait effectivement approprié, mais Nick opta pour un whisky sec.

 

Sabine Dupré, vêtue d'un fourreau de satin noir, se dirigea lentement vers le micro et débuta son répertoire par ‘Buy Me Some Juice’. Sa voix était sacrément bonne, ce qui fit sourire Nick. Il avala un autre whisky et commanda un martini et un orange blossom au barman.

 

Confiant, il tendit le martini à la jeune garçonne en robe blanche et se dirigea vers la scène pour proposer l’orange blossom à Sabine Dupré. Elle esquissa un geste de remerciement et accepta le verre.

 

Elle chanta les derniers mots, «…and we can have a ball » et but une gorgée. « Bien relevé le jus de fruit… merci ! ».

 

Nick s’inclina vers elle et s’adossa contre un mur sur lequel était accroché le portrait d'un matador décoré de velours noir. La garçonne lui proposa alors de danser et il accepta :

 « D’accord, mais je te laisse conduire, ‘Zelda’ ».

 

Sabine entama ‘New Orleans Blues’ alors qu’ils débutèrent un ‘box step’. La garçonne dansait si bien que les clients du club commencèrent à leur prêter d’avantage d’attention qu’au Jazz Band.

 

A la fin de sa chanson, Sabine lança, «Allez ! Bougez-vous un peu, dansez ! »

 

Elle débuta ‘Don’t You Feel My Leg’. Nick hésitait, était-ce la robe de soie de Zelda sur sous ses doits, le whisky qui commençait à faire son effet, ou les paroles libidineuses de la chanson, mais ses paupières commençaient à être lourdes. Il ferma les yeux avec un plaisir inouï. Il lui semblait entendre la voix de Blue Lu dans celle de Sabine. La garçonne glissa sa jambe droite entre les siennes. Il ôta son chapeau et approcha son visage de son cou jusqu’à la toucher. Il sentit un mélange de transpiration, de talc et de gardénia. Il se sentit submergé. C'était comme si Zelda, Sabine, et Blue Lu n’étaient plus qu’une seule et même personne, une entité féminine suprême l’étreignant. Lorsque Nick ouvrit les yeux, la garçonne lui souriait.

 

Assis au bar, un vieil homme félicita Zelda et Nick.

 

« Pourquoi ? » demanda-t-elle.

 

« Vous venez juste de vous marier, vous deux, non ? »

 

« Non. » Elle esquissa un sourire de satisfaction

 

« Mais la robe blanche et le costume ? »

 

Nick secoua la tête. L’homme pointa un doigt agressif vers lui.

 

«Faut absolument que tu te maries avec cette nana !»

 

« Oui, on verra »

 

L’homme grommela quelque chose et partit.

 

« On part tout de suite en voyage de noces ? » proposa la garçonne en lançant un clin d'œil à Nick.

 

Ils quittèrent le bar.

 

Se tenant par le bras, Nick et Zelda descendirent Esplanade Avenue. Son vrai nom était Isabelle. Ils étaient voisins, elle habitait au 1200 rue Royal et Nick au 500 rue Governor Nicholls.

 

Après avoir gravi les nombreuses marches de marbre jusqu’au troisième étage, il ne fallut qu’un instant à Nick pour être convaincu que le style garçonne d’Isabelle n'était pas qu’une façade. C’en était vraiment une.

 

Des affiches anciennes de Joséphine Baker, Claudette Colbert et Greta Garbo ainsi que de Louise Brooks étaient accrochées aux murs. Les oeuvres de Fitzgerald, Hemingway, Edna Ferber, Dorothy Parker, PG Wodehouse, et Dashiell Hammett figuraient en bonne place dans sa bibliothèque. D’immenses meubles de style Art-Déco de plus de quatre mètres de haut affleuraient le plafond. Isabelle ouvrit la porte de l’un deux, révélant un lecteur de CD.

 

« Je te laisse choisir », lui dit-elle avant de disparaître dans le couloir.

 

Nick aperçut un tiroir étiqueté "sous-vêtements". A l’intérieur, des CD de chanteuses. Il hésitait entre Bessie Smith et Billie Holiday, lorsqu’Isabelle revint vêtue d’une combinaison blanche. Elle lui tendit une flûte bleu cobalt remplie de Champagne.

 

« Non, pas celles-là, mets Blue Lu. »

 

Le lendemain matin, Nick rentra chez lui avec la gueule de bois. La dernière chose qu’Isabelle lui avait dit c’était "Rendez-vous vendredi."

 

Il retourna chez elle le vendredi suivant, le vendredi d’après et tous les vendredi durant les deux mois suivants. Le vendredi soir était devenu comme un insaisissable rêve : Blue Lu, Sabine, et Isabelle. Un samedi matin Nick tenta maladroitement d'obtenir d’Isabelle qu’elle accepte autre chose de lui. Elle répondit non au petit-déjeuner au Croissant d'Or, au pique nique dans Audubon Park, au brunch du dimanche, au dîner, à un film ou à une visite chez Beckham, la librairie de la rue Chartres. La garçonne refusa également de lui donner son numéro de téléphone. Elle se contenta d’enfoncer sa langue dans l'oreille de Nick et lui murmura, « Rendez-vous vendredi ».

 

Un vendredi soir, Nick Gautreau se rendit à pied à El Matador. Il était dit que ce serait la dernière fois : sur la porte, une affiche avec une photo récente de Sabine Dupré, indiquait "Nouveau spectacle."

 

A contre coeur, il entra quand même et s’assit au bar. Il commanda un whisky, et balaya la salle du regard. Pas d’Isabelle. Sabine remerciait les rares spectateurs. Elle chanta une chanson récente. Nick était écoeuré. Il commanda un autre whisky. Pas d’Isabelle. Comment aurait-il pu en vouloir à Sabine ? Les musiciens voulaient jouer leur musique. Un autre whisky. Toujours pas d’Isabelle. Whisky… Il ne put en supporter d’avantage.

 

Nick descendit l’avenue Esplanade en titubant et s’engagea dans la rue Royal. Au Verti Marte, il commanda une bouteille de champagne. Arrivé à l’appartement d’Isabelle, il sonna longuement à la porte du bas. Elle apparut sur le balcon dans une robe blanche.

 

Il la regarda. « Blue Lu est partie…».

 

Isabelle hocha de la tête.

 

« Je peux monter ? » Nick lui montra la bouteille de Champagne.

 

Elle déclina la proposition d’un signe de la tête et disparut à l’intérieur.

 

Nick resonna sans relâche et il entendit enfin ses pas dans les escaliers.

 

Elle ouvrit la porte, les yeux plissés de colère. « C'était juste un fantasme... C'est tout ce que c’était. Maintenant, c'est fini... "Elle referma la porte et courut vers les escaliers.

 

Nick resta là, immobile, comme assommé. L’image des trois femmes réunies lui apparut comme un flash : Sabine, Isabelle, Blue Lu. Elles avaient disparu. Ce qui l’avait ensorcelé, le rejetait maintenant.

 

Nick lança la bouteille vers le balcon. Malgré l’ivresse, elle atteint son but, heurta le mur et se brisa. Un réflexe lui fit fermer les yeux. Espérant le retour d’Isabelle, il regarda le champagne s’écouler le long du mur. Les rideaux blancs d’Isabelle restèrent clos.

 

Nick réajusta sa veste et retourna au Verti Marte commander une nouvelle bouteille qu’il ouvrit sur le trottoir. Il en bu une longue gorgée. Il faisait froid.

 

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©2008 Kristin Fouquet
 

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